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Maria Fedecka, celle qui a apporté son aide*

Par Erna Podhorizer
 
    Aujourd’hui, jour anniversaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie, nous allons consacrer un moment au souvenir des Polonais qui se sont opposés à la barbarie et ont porté secours aux persécutés et aux martyrisés pendant l’occupation hitlérienne. Je voudrais parler ici d’un généreux défenseur de tout ce qui est humain et progressiste, de Maria Fedecka**, qui était déjà connue à Wilno (Vilnius en lituanien, n. t.***) avant la deuxième guerre mondiale. Maria Fedecka, une polonaise au cœur tendre, ne passait jamais indifférente à coté d’un acte de contrainte, de violence et d’injustice.
    Nous gardons bien en mémoire ces années trente en Pologne, gouvernée par la droite, quand la jeunesse « patriotique » luttait à coups de bâtons pour imposer dans les universités des bancs «côté  droit» et «côté gauche» (pour les juifs et les non juifs, n. t.), quand cette même jeunesse aidait à «l’assainissement» du commerce en Pologne en démolissant des boutiques tenues par des juifs, attaquait et battait jusqu’au sang des passants tranquilles dont le nez n’avait pas la forme "aryenne". Maria Fedecka a toujours manifesté son désaccord sur de tels agissements : par exemple, elle entrait ostensiblement dans une librairie juive en forçant le passage à travers les rangs de ceux qui formaient des piquets, et demandait qu’on colle sur les manuels scolaires, qu’elle venait d’acheter pour son fils, des vignettes de la librairie portant le nom (juif, n.t.) du propriétaire.
    Tous ceux qui avaient besoin d’un secours pressant connaissaient l’adresse de Maria Fedecka. Quand l’historien d’art Josef Sandel a été forcé de quitter l’Allemagne à cause de la terreur hitlérienne, il a trouvé à Wilno, chez les Fedecki une maison et des amis dévoués.
    Un beau chapitre de la vie de Maria Fedecka a été sa collaboration avec des militants progressistes polonais qui dans les années 1936-1937 éditaient à Wilno la revue «Po prostu» (« Tout simplement »). Ces jeunes gens qui rêvaient d’une Pologne véritablement démocratique, ont trouvé en Maria Fedecka  une amie dévouée. Dans ces années là, soutenir une telle revue nécessitait un grand courage. Maria Fedecka (et son mari Stanislaw Fedecki, n.t.) sans jamais hésiter et aussi longtemps que cela a été possible, a aidé à l’édition de cette revue.
    Ce n’est donc pas étonnant qu’une personne comme Maria Fedecka ait aussi porté secours aux malheureux et aux persécutés pendant les années de la terreur hitlérienne. L’ancien président du Conseil de Wilno, Jan Druto et sa famille lui doivent la vie. Maria Fedecka a apporté de la nourriture à la prison pour le professeur J. Dembowski (arrêté par les nazis lituaniens pour avoir enseigné la théorie de Darwin au lycée, n.t.).
    Et combien de juifs ont été sauvés grâce à Maria Fedecka ! Des centaines sont passés par sa maison,  qu’elle a « tirés » du ghetto de Wilno. Il n’y a pas eu une nuit sans qu’un juif ne soit hébergé à la maison des Fedecki. Maria Fedecka a aussi soudoyé un employé du Bureau des  Passeports pour pouvoir fournir aux gens menacés des faux « documents authentiques ». De nombreuses personnes aussi bien en Pologne que dans le monde rendent un hommage ému à Maria Fedecka.
    Mme Chwoles et sa fille (qui habitent maintenant en Belgique), Mme Szabat et ses filles, le Dr Szadowski et sa famille, l’avocat Mire Brand, Mme Kaczerginska, la famille Zalkind, et beaucoup d’autres lui doivent la vie. Maria Fedecka a eu chez elle pendant toute l’occupation deux enfants juifs, la fillette d’un avocat de Wilno, M. Smilg, et Krystyna Szylanska (maintenant en Italie).
    Qui a vécu le cauchemar des années d’occupation se rend compte quel danger présentait le sauvetage de Juifs. Mais Maria Fedecka n’hésitait pas un moment quand les parents lui confiaient leurs enfants dans ces temps effroyables.
    Un voisin a dénoncé M. et Mme Fedecki parce qu’ils hébergaient un enfant juif. Il s’agissait de la fillette de M. et Mme Smilg, une enfant de type nettement sémite. Quand un agent de la Gestapo se présenta, Maria Fedecka a demandé à sa fille Barbara de faire sortir la fillette par le jardin pendant qu’elle-même se mit à discuter avec l’agent de la Gestapo. A la fin de cette longue « conversation » elle a demandé à l’agent s’il aurait été capable de caresser son propre enfant avec les mains entachées du sang d’autres enfants. L’allemand est sorti et n’est jamais revenu.
     Avec sa noble force de persuasion Maria Fedecka a aussi réussi à convaincre un allemand, nommé Hempel, de ne pas participer aux crimes sanglants. Hempel a déserté l’armée hitlérienne. Il est ensuite venu à la maison de M. et Mme Fedecki à Lebioda (à présent en Biélorussie, n.t.), et il leur a parlé des terribles exécutions qui ont eu lieu près de chez eux à Wasiliszki. Hempel reçut alors de Maria Fedecka des documents au nom de Burchardt afin de pouvoir partir pour la Suisse.
     Après les années d’occupation (allemande- n.t.) Maria Fedecka a commencé avec toute son énergie à organiser, à la demande des autorités polonaises, l’aide aux rapatriés (c’est-à-dire les polonais qui n’ont pas accepté de vivre sur les terres attribuées par les accords de Yalta à l’Union Soviétique – n.t.). Des nécessiteux s’adressaient à elle avec confiance pour que leur demande soit exaucée.
      En ce jour où nous honorons la mémoire de tous les insurgés du ghetto de Varsovie et de tous ceux qui ont combattu le fascisme, rappelons-nous aussi la noble et généreuse personne qu’a été Maria Fedecka et témoignons lui notre reconnaissance.

Erna Podhorizer-Sandel (1903-1984)
chercheuse à l’Institut Historique Juif de Varsovie


    
* Cet article a été publié dans le Folks-Shtyme, journal en langue yiddish édité à Varsovie, n° 59 (1257) du 16 avril 1960. Il contient une photographie de Maria Fedecka qui est présentée dans la page  « Biographie » de ce site. La  traduction en français a été faite par B. et J Bruner, M. Arnaud et J. Stinnakre et C.Ziller à partir d’une version en polonais.
**  se prononce "Fédetska"
    Note: dans les langues slaves, en général , mais aussi en lituanien, le nom de famille s'accorde en genre (et en nombre) : ainsi le patronyme de Maria est bien "Fedecka" alors que celui  de son mari et de leur fils est "Fedecki".
et celui de leur filles "Fedecka".
*** n.t.: note des traducteurs


Un souvenir

par Rasza Szlep-Fessel
(présenté à Yad-Vashem) 


            Dans mes souvenirs revient souvent le Wilno (Vilnius en lituanien, n.t.*) d’avant guerre, le Wilno juif qui reste vivant aujourd’hui dans l’esprit d’une petite poignée, se rétrécissant au fil des ans, de survivants de l’anéantissement. À ces souvenirs s’ajoutent nécessairement ceux de Polonais qui, comme Maria Fedecka**, pendant ces années les plus dures de l’humiliation et de la déshumanisation, se sont comportés comme des êtres humains dignes de ce nom, mettant en danger leur vie et celle de leurs proches, en abritant et en secourant des juifs voués à une mort certaine. Il s’agissait de personnes de divers cercles et de diverses classes sociales : aussi bien de simples paysans non instruits que de membres de l’intelligentsia, de fonctionnaires et de professeurs. Indépendamment de leurs motivations, de caractères éthique, religieux ou autres – ces héros remarquables ont été liés par une volonté de secourir d’une mort inéluctable des victimes de persécutions à cause uniquement de leur appartenance à une autre « race ».

           Les juifs de Wilno qui avant la guerre constituaient un tiers de la population de la ville, vivaient dans un isolement presque complet et, en dehors des contacts administratifs et commerciaux, leurs relations avec la population ne dépassaient pas le seuil de leur demeure. Il faut donc avoir d'autant plus d'admiration pour l'attitude héroïque de ceux qui comme Maria Fedecka, ont porté secours, avec un si grand dévouement, à des personnes d'un milieu < étranger > et tellement différent. Et ils ont été obligés de soigneusement cacher leur noble action non seulement aux allemands, mais aussi comme nous le savons, aux éléments marginaux et aux groupes antisémites. Ils vivaient parmi une population en majorité passive qui ne voulait pas s'exposer au danger par un simple instinct de conservation dont il ne faut pas sous-estimer l'importance. Face à l'extermination, non seulement des étrangers au cercle familial mais même certains pères et mères n'ont pu se comporter à l'égal de figures lumineuses comme Janusz Korczak, Maria Fedecka et autres. A ce propos on peut rappeler un passage du bouleversant récit de Ida Fink intitulé : "Un fou".

            "Quand les voitures sont arrivées sur la place devant les bains publics, je me suis accroupi dans un coin entre deux maisons et un balai m’a caché. Personne, ni des SS, ni du Ordnungsdienst (Service d’Ordre, n. t.) n’a pensé que là, derrière un balai resté debout, pouvait se trouver un homme. Je tremblais tellement que le balai vacillait. J’ai tout entendu quand ils les ont enfermés dans les bains et puis, après, les ont embarqués. Je me disais « que Dieu fasse…, que Dieu fasse…». Mais je ne savais pas très bien ce que Dieu devait faire. Est-ce que je savais même si ce Dieu existe ? D’où pourrais-je le savoir....
            Imaginez !…quelqu’un qui se sauvait, en courant, a heurté le balai de sa main. Le balai est tombé et alors si quelqu’un avait regardé dans ce coin, ça aurait été ma fin. J’avais peur de le redresser car ils les poussaient déjà vers les voitures.

           Docteur ! Sur le premier camion se tenaient debout mes enfants, les trois… Je voyais que l’aînée comprenait mais les deux autres pleuraient juste par peur. Soudain elles ont cessé de pleurer et la plus jeune - trois ans – a crié: « Papa, papa, viens » !
           E l l e s  o n t  v u. Elles seules m’ont vu dans ce coin, de leurs yeux vu. Docteur ! –et alors, Docteur, eh bien ! moi leur Père…j’allais sortir, j’allais courir vers elles et ensemble…oui ?
            Mais, j’ai mis mon doigt sur la bouche, je l’ai mordu de trouille et j’ai secoué la tête pour qu’elles n’appellent pas, qu’il fallait qu’elles se taisent !
            Les deux plus jeunes m’ont encore appelé une fois, mais l’autre, mon aînée, a mis la main sur leurs bouches. Et puis ça a été le silence...  "

            Maria Fedecka a caché chez elle beaucoup de gens. Entre autres, elle a recueilli un enfant juif de neuf mois et l’a gardé pendant toute l’occupation. Elle ne pouvait pas cacher tout le monde mais la porte de sa maison est toujours restée ouverte pour les persécutés. Jamais elle n’a manqué ni de courage ni de force d’âme pour trouver, avec un effort surhumain, une cachette pour les persécutés. A cette action exemplaire a participé toute la famille Fedecki, dont présents parmi nous aujourd’hui, Barbara et Ziemowit, à l’époque encore des enfants.

            Après la guerre, j’ai fait la connaissance d’un groupe de personnes exceptionnelles, de ces héros qui sauvaient des juifs de l’extermination. Parmi ceux-ci il y avait, en dehors de Maria Fedecka, la Mère Supérieure du couvent des Ursulines de Czarny Bór, Wiktoria et Stefan Grzmielewski, le Professeur Tadeusz Czeżowski et son épouse Antonina, Maryla et Feliks Wolski et Józefa Tendziagolska***. J’en oublie sans doute mais cette liste n’était malheureusement pas très longue.

            Maria Fedecka, comme ces autres polonais qui en face du génocide ont eu une conduite particulièrement digne et humaine, mérite une distinction particulière dans l’histoire de l’humanité et notre reconnaissance sans limites.

Jérusalem, 29 février 1988
Dr. Rasza Szlep-Fessel (1913-1995)
Professeur à l’Université Hébraïque de Jérusalem

 (traduit du polonais par J.Bruner et J. Stinnakre)

* n. t. : note du traducteur
** se prononce Fédetska
*** prononciation respective :  Tcharny Bour, Victoria et Stéphane Gjemiélevski, Tadéouch Tchéjovski, Marila et Félix Volski, Youzefa Tèndjiagolska