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Maria Fedecka

La nuit d'été - chaude et caressante, palpitante,
Comme le cou d'un cheval. Mais les sirènes
Lui tranchent la gorge d'une alarme stridente.
Gendarmes à tous les carrefours, meutes de hyènes.
Des passants courent par les rues. Les célestes sauveurs
Couronnent la ville. Ça et là s'embrasent des fenêtres.
Parmi les coureurs - Petro, en pull-over.
Sur ses talons, à travers des colonnes de poussière,
Se presse Folye soutenant Dvoyrele. Il faut que la malade,
Ombre flottante, gagne le portail de la Petite-Pohulianke.

Et Folye, lui, n'entend guère le vrombissement
Du ciel. Dvoyrele tousse, sa toux lui écorche les sens.
Il court tel un singe pelé chassant la tristesse.
Sur lui brûlent comme les fenêtres ses vêtements.
Chaque crise de toux est une pelletée de terre
Jetée à cru sur ses désirs tendus a éclater.
Et Dvoyrele, ombre à son ombre même vrillée,
Vacille de l'avant, comme prisonnière
De sa volonté à lui. Le soleil couchant les poursuit :
Abraham conduit Isaac au sacrifice.

La nuit se couvre de nuées. L'alarme est passée.
L'air est un tendre et invisible buisson d'épines.
Deux hommes conduisent une jeune fille fiévreuse
Chez Maria Fedecka, qui l'année dernière
Avait fait entrer Dvoyrel en douce au couvent.
Soudain quelqu'un projette la lumière de sa lampe :
- Passeports ! - Petro luit de l'éclat d'une faux :
- Avec grand plaisir, un passe muni d'un tampon...
Mais les lèvres de l'enquêteur demeurent sans voix,
L'éclair d'un couteau lui transperce la poitrine.

Folye est entré chez Fedecka le premier.
La poignée, hérisson clouté, lui a piqué les doigts.
"Pas très avenant !" - ne doit ici pas s'exprimer.
Car Dvoyrel... C'est d'elle que dépend la victoire !
- Bonsoir ! Je veux que vous aidiez une jeune fille,
Juive, malade, - lance Folye d'un ton plus décidé,
S'arrachant comme des flèches les mots du palais.
Vous la connaissez, souvenez-vous,
vous l'aviez fait passer pour une "soeur".
Mais quand le diable a fini par attaquer le couvent,
Elle a rejoint la ville souterraine, c'est-à-dire - les égouts.


- Deborah ? Où est-elle ? - Parmi les arbres, au verger,
S'il vous plaît. Et Maria : - Pourquoi en un tel lieu,
Au jardin ? Un moment, je vais lui donner un foyer.
Mais quel est cet étranger qui va là ? Ah, mon Dieu !
- Petro, un passeur, un ami... - Telle une agnelle,
Dans l'herbe gît la jeune fille, respirant les étoiles.
Elles aspergent comme d'un baume son sommeil,
Dans la fièvre scintille son front emperlé de rosée.
Et le bourdonnement des avions-grillons en tout genre
Débite à la scie le ciel herbeux dans le jardin.

Maria Fedecka a déjà passé la quarantaine,
C'est une Polonaise, bien faite et bien née,
Et douée d'une conscience sincère et pleine.
Pour les Juifs - elle met sa vie en danger.
Une maladie, sans doute : elle aime les Juifs
Et s'en fait un honneur, les cache, fournit des faux papiers.
On l'a déjà enfermée derrière les barreaux,
Un miracle a sauvé Maria de la prison.
Que chacun garde en mémoire son nom, l'amitié,
En ce terrible siècle de haine, de folle inimitié.

Dans l'encoignure dissimulée d'une mansarde,
Maria a déjà lavé Dvoyrele, l'a baignée,
Couchée en un lit telle une princesse malade.
En face du lit propret, sur un volet fermé,
Kosciuszko en plein galop, tenant levé
Un sabre recourbé à la polonaise. Au chevet,
Des tulipes, apportées de ses mains par l'été
Pour Dvoyrele, effluves et sons d'un paradis,
Afin que son esprit ne soit si triste, assombri.
Et dans la lumière filtrée chante un canari.

Abraham Sutzkever
(Traduction Batia Baum)

(Du poème épique Geheymshtot, Ville Clandestine , écrit à Moscou - Lodz - Paris, 1945 - 1947)

(Petro le Tsigane, affûteur de couteaux, connu depuis des années pour aller de cour en cour avec sa meule aiguiser les couteaux. Dans sa cave, au 13 de la Rue des Verriers, se trouve un puits, et derrière le puits, fermée par un couvercle, l'entrée d'un tunnel. A quelques pas dans le tunnel, si on soulève une pierre, on débouche au 9 de la rue des Verriers, dans le petit cimetière ou vit caché A folk zalbetzent , un peuple d'une dizaine, Kopl, Folye, Dvoyrele, etc....)


  [Poème original]